jeudi 2 juillet 2020

Quartz






mes pauvres secrets nagent au fond de ma mémoire
tournant en rond tels des poissons noirs
devenus presque transparents
ils ne sont plus aussi brillants
ayant laissé l'ombre les envahir
j'ai tant fait pour ne pas me trahir

lorsqu'à la lumière je les remonte

petits quartz à peine coupants
je les dépose un à un
comme des fleurs séchées sur une tombe
attendant le souffle
 qui les emportera




*


















lundi 8 juin 2020

Anima







Aujourd'hui j'ai appris à mes élèves à peindre un ciel.
Je fais un métier formidable.















*



vendredi 15 mai 2020

GIONO Jean



"Chaque forme de la technique aura exactement sa forme formée avec de la chair sans souvenir, sans membres en trop, sans souffrance possible. La beauté est un mot poétique. Ce sera désormais un mot technique. Cette chair sera belle. Sa beauté est son exacte utilité. Non, ce n'est pas ici que vous avez reculé d'horreur. Le gouffre de la raison technique ne peut pas vous donner le vertige. Il vous est familier ; il vous est plus familier que votre propre beauté. Vous avez déjà perdu le commandement de vous-même. Ce que vous haïssez, ce qui mot à mot a meurtri votre chair déjà mystérieusement désespérée, c'est tout le reste du livre. Il parlait à de vieux souvenirs qui depuis longtemps sont en trop. Je vais vous dire le vrai motif de votre haine : vous n'avez trouvé personne à adorer dans ces pages ; et vous avez un terrible besoin d'adorer. La grande vérité est précisément qu'il n'y a rien ni personne à adorer nulle part. Et voilà l'endroit où je vais vous laisser pour qu'à partir de là vous fassiez vous-même votre espérance. Je ne fais effort ni pour qu'on m'aime ni pour qu'on me suive. Je déteste suivre, et je n'ai pas d'estime pour ceux qui suivent. J'écris pour que chacun fasse son compte." 

Le poids du ciel





Ces étudiants qui viennent souvent me voir et dont la jeunesse est si amère, je les interroge sur leurs projets d’avenir. Je suis bouleversé de leur amertume, je souffre de leur souffrance. Ils sont comme si une partie de moi-même était en train de mourir. Ils me disent qu’ils consacrent ou qu’ils ont consacré de longues années – et les meilleures – à préparer et à passer des examens sévères, des concours difficiles.  Ils ont des diplômes. Ils se plaignent de n’avoir pas les places auxquelles ces diplômes donnent droit (…) Ils se désespèrent de ne pouvoir être professeur, contrôleurs des finances, astronomes. Si d’autres sont dans ces places, ne t’en inquiète pas, laisse-les. On a dû te dire qu’il fallait réussir dans la vie ; moi je te dis qu’il faut vivre, c’est la plus grande réussite du monde. On t’a dit : « avec ce que tu sais, tu gagneras de l’argent. » Moi, je te dis : « Avec ce que tu sais, tu gagneras des joies. » C’est beaucoup mieux.

Les vraies richesses



C’est à ce moment là que je me souciai de l’âge de cet homme. Il avait visiblement plus de cinquante ans. Cinquante-cinq, me dit-il. Il s’appelait Elzéard Bouffier. Il avait possédé une ferme dans les plaines. Il y avait réalisé sa vie. Il avait perdu son fils unique, puis sa femme. Il s’était retiré dans la solitude où il prenait plaisir à vivre lentement, avec ses brebis et son chien. Il avait jugé que ce pays mourait par manque d’arbres. Il ajouta que, n’ayant pas d’occupations très importantes, il avait résolu de remédier à cet état de choses.

l'homme qui plantait des arbres


"Jourdan, tu te souviens d'Orion fleur de carotte ?
- Je me souviens
- Le champ que tu labourais, le tabac que tu m'as donné ?
- Je me souviens
- Tu m'as demandé : "N'as-tu jamais soigné les lépreux ?"
- Je me souviens comme d'hier. Tu m'as répondu: "Non; je n'ai jamais soigné les lépreux."
- Tu traînais une grande peine.
- Oui
- Plus de goût
- Non.
- Plus d'amour.
- Non.
- Rien.
- La vieillesse, dit Jourdan.
- Tu te souviens, dit Bobi, de la grande nuit ? Elle fermait la terre sur tous les bords.
- Je me souviens.
- Alors je t'ai dit: regarde là-haut, Orion-fleur-de-carotte, un petit paquet d'étoiles.
Jourdan ne répondit pas. Il regarda Jacquou, et Randoulet, et Carle. Ils écoutaient.
- Et si je t'avais dit Orion tout seul, dit Bobi, tu aurais vu les étoiles, pas plus, et, des étoiles çà n'était pas la première fois que tu en voyais, et çà n'avait pas guéri les lépreux cependant. Et si je t'avais dit : fleur de carotte tout seul, tu aurais vu seulement la fleur de carotte comme tu l'avais déjà vu mille fois sans résultat. Mais je t'ai dit : Orion-fleur-de-carotte, et d'abord tu m'as demandé : pardon ? pour que je répète, et je l'ai répété. Alors, tu as vu cette fleur de carotte dans le ciel et le ciel a été fleuri.
- Je me souviens, dit Jourdan, à voix basse.
- Et tu étais déjà un peu guéri, dis la vérité.
- Oui, dit Jourdan

Que ma joie demeure

dimanche 19 avril 2020

Il serait mort





S'il n'avait pas cette barbe qu'il n'arrive plus à raser 
parce que ses mains tremblent
s'il n'avait pas ce ventre qui pend
si son sexe n'était pas au centre comme un colifichet oublié
s'il ne portait pas ce regard désabusé sur lui-même
Il serait mort














Incompréhension





- Ai-je provoqué ta lassitude ? Ai-je choqué ta pudeur par des hommages trop appuyés ?
- Attends-tu de moi des éloges pour la façon dont tu agis ? Veux-tu être rassurée ?
- Je te témoigne mon intérêt
- J'ai plutôt l'impression parfois que tu déposes des fleurs sur une tombe




Kenne Gregoire










samedi 18 avril 2020

Elle part



Embrassée par l'horizon elle déploie ses ailes
Cette nuit elle a embrassé sa nuque et son odeur lui est revenue
Elle s'est sentie mortelle dans le manque de lui
dans l'extinction de sa voix
dans la fermeture de ses paupières
Elle a crevé l'orage de poussières qui la retenait au port
Elle est partie

Elle a vu son cœur transparent battre dans ses veines bleues
Touché du doigt son souffle qui l'a soulevée
Appuyée sur un coude elle a mesuré l'ampleur de ses blessures
Elle ne désire plus rien
Il n'y a plus rien à désirer
Tout est là
Alors elle est partie

Elle ne pourra pas le retenir
Il n'est déjà presque plus là
Elle le voit la tête dans les nuages
Ses soucis se fondent en eau
la tempête de son cœur se calme
Elle laisse tout
Elle est au point zéro
C'est son tour

Elle part

























samedi 11 avril 2020

Le ciel au dessus de moi



Ce soir j'ai compris pourquoi nous aimons tellement le ciel
C'est parce qu'à chaque instant il change -devant nos yeux-
Et nous rappelle ainsi
-Qu'à chaque instant tout change-
L'herbe que le vent frôle
Chaque brin d'herbe pousse ou se rétracte
Le souffle même du vent
La chenille agonisante dans le chemin qui ne sera jamais papillon
Voit-elle l'ultime révélation dans une dernière torsion
Dans une dernière torsion sous le ciel ?
Que voit-elle? Ses ailes ?
Ces ailes qu'elle n'aura jamais ?

Et moi, dans ma dernière torsion auprès de toi, qu'ai-je vu ?
Étaient-ce tes ailes ?





Odd Nerdrum